Bauduin - Stempfel

Troublement

Exposition passéeDu 17 mai au 30 juin

Stempfel et Bauduin, réunis dans le cadre de l’exposition « Troublement », insufflent un humour décalé sur les cimaises de la galerie Lahumière. S’ils appartiennent tous les deux à un univers esthétique assez distinct, leurs œuvres qui affichent un même goût pour l’ironie et la démesure, sont animées d’un même esprit critique à l’égard de la géométrie.
D’une grande singularité et sobriété formelle, le travail de Bauduin échappe à toute tentative de définition stricte et se situe à la croisée de l’art minimal, conceptuel et du land art. À l’origine de sa démarche, il y a la nécessité de prendre ses distances avec l’abstraction géométrique pour s’orienter vers une pratique artistique nouvelle qu’il a appelé en 1975 « Dé poser ». Par ce maître mot qui est à l’aune de toute sa production, Bauduin entend « faire le vide pour évacuer tout ce qui s’oppose, effacer toute dualité, entre apparence et essence de la surface des choses ». Ses « dé positions », qui peuvent tant s’effectuer dans la nature, sur un monument ou sur un document, jouent de rapprochement formels et intellectuels subtils, inattendus, suscitant l’interrogation du spectateur. Ainsi en est-il des mégalithes, appréhendés par le biais de « Cartes postales » anciennes, et que Bauduin a détourné en « dé-posant » un carré de verre, ici simplement dessiné au devant de blocs de pierre géants et aux côtés de figures de l’époque se tenant à leurs côtés pour donner l’échelle. Le carré de verre, lorsqu’il est matériellement « dé posé » dans la nature, est un medium réflexif qui instaure une dialectique du visible et de l’invisible, mais aussi un rapport au temps, au lieu, à l’histoire très particulier, sans jamais imposer une vision des choses. La série sur « Les Demeures » correspond aussi à un travail sur les lieux de mémoire. Ici, la dite demeure est évoquée dans son expression la plus simple, voire archaïque, par un bloc de granit qui s’achève par un sommet à deux pentes. Elle dialogue au mur avec le tracé en relief de son plan qui confronte le spectateur à une transposition abstraite de la réalité spatiale. Quant aux « Dessins de terre », modèles réduits d’actions qui se sont déroulées en plein air ou incarnations de projets à venir, ils évoquent par leur aspect épuré et minimal le microcosme des jardins zen dans lesquels l’artiste a fait de nombreuses interventions au Japon. Ils évoquent aussi le sens que revêt pour Bauduin le mot géo-métrie, qui dans son acception première renvoie aux notions de terre et de mesure qui lui sont chères. Certaines œuvres de l’artiste sollicitent plus directement le spectateur, comme la série des « Châssis évidés » (2012-2013) lesquels, débarrassés de leurs toiles, ouvrent sur le mur : recouverts de mots de divagation, ils distillent dans l’œuvre de Bauduin une sensibilité poétique et une dose d’absurde, à la manière d’un Duchamp. Un des châssis évidé, traversé par un mètre pliant en lieu et place de la toile, donne bien le ton de cet art qui, avec une modestie finement ajustée, oscille entre mesure et démesure.
Sur un mode différent, mais non sans affinité spirituelle, André Stempfel a également pris ses distances avec l’orthodoxie géométrique en introduisant dans son oeuvre de l’humour et en manifestant son goût du décalage. On est d’emblée frappé par l’usage exclusif du jaune dit « Sénégal » dont l’énergie lumineuse irradie au-delà du tableau. Cette monochromie est devenue comme pour Klein sa signature, même s’il s’autorise parfois quelques écarts en ajoutant, parcimonieusement, quelques centimètres de bleu et de blanc. Eprouver les limites du châssis traditionnel, tel semble être l’un des principaux objectifs de Stempfel qui, avec une imagination sans relâche, renouvelle les scénarios de mise en scène de ses tableaux, conçus souvent de manière séquentielle. Ici, il malmène la toile qui s’interrompt à mi-parcours pour révéler une partie du châssis, là il la désolidarise de son support pour en faire apparaître le revers recouvert, non sans insolence, de motifs à pois. Il y a par ailleurs chez Stempfel une inclination marquée pour sortir du plan et partir à la conquête de l’espace environnant : les exemples abondent, que l’on songe à cette bande colorée qui se prolonge au delà du tableau, ou à ce carré décoré d’un motif à damier qui, cherchant à s’échapper de la toile, est sur le point de vaciller … Cette idée d’une peinture en prise avec les lois de la gravité, très présente dans l’œuvre de Stempfel, s’illustre aussi dans sa sculpture, notamment dans la manière dont il donne vie aux socles en jouant de leur inéluctable chute vers le sol. La géométrie ludique et perturbatrice de l’artiste s’illustre pleinement dans la série des tableaux pliés et roulés où, cette fois-ci, l’œuvre paraît avoir acquis son autonomie en s’affranchissant du mur. Il y a un côté jubilatoire à observer les variations géométriques de Stempfel qui, en permanence, tentent de se soustraire à leur propre sort pour repousser encore plus loin les limites de leur existence.

Domitille d’Orgeval

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Bauduin - Stempfel. Troublement