Dépasser, reconstruire le réel - Prolongation

F. Del Marle, G. Folmer, J. Gorin

Exposition en coursDu 6 février au 9 juillet

L’exposition actuelle de la Galerie Lahumière regroupe trois artistes du XXe siècle, proches par leurs engagements et leurs préoccupations plastiques et esthétiques, et profondément originaux par leurs propres conceptions de l’abstraction géométrique.

Tout d’abord, remarquons que Félix Del Marle (1889 - 1952), Georges Folmer (1895 - 1977) et Jean Gorin (1899 - 1981) ont commencé leur carrière par la figuration. Et étrangement certains y retournent parfois, après une période abstraite, tels Malevitch, Hélion, Herbin... Ainsi, Del Marle reviendra à la figuration entre 1930 et 1940, Folmer la pratiquera jusque 1943 et même ponctuellement jusque 1960. Gorin l’abandonnera à jamais en 1926.

L’œuvre la plus ancienne ici est celle de Del Marle : "Étude pour Musicalisme" (1925). A cette époque, l’artiste est influencé par le Futurisme, s’est lié avec le groupe allemand "Simplicissimus", et avec Fr. Kupka. Surtout il a fondé le groupe et la revue "Vouloir" à Lille à vocation régionaliste et modérément d’avant-garde. Cette même année, il donne une conférence sur H. Valensi, fondateur du Musicalisme, qui recherche des correspondances entre peinture et musique, couleurs, sons, etc., sans toutefois viser à un totale synthèse des arts, comme l’ambitionnait Kandinsky dans "Sonorité jaune" en 1909.

Dès 1926, "Vouloir" et Del Marle se tournent résolument vers "De Stijl" et le néo-plasticisme : Mondrian sera sollicité pour donner des articles à la revue, et dans son atelier parisien recevra la visite de Del Marle. Ce dernier voyagera avec C. Domela aux Pays-Bas cette même année et rencontrera les architecte G.T. Rietveld et J.J.P. Oud. En résultent plusieurs projets architecturaux : la librairie "L’Esthétique Moderne" à Lille, l’appartement de Léonce Rosenberg à Paris. En 1926, Del Marle se lie avec Jean Gorin qui, de son coté, rencontrera Georges Folmer cette même année.

A cette époque, J. Gorin apprécie le Purisme de Ozenfant et de Le Corbusier, architecte qui pratique volontiers la sculpture et la peinture. Le Purisme (que Del Marle critique vivement) ayant sombré dans une sorte de système décoratif, Gorin découvre le néo-plasticisme grâce à "Vouloir" (auquel participe à présent G. Folmer) et à Del Marle à Lille, et se lie avec Mondrian à qui il restera fidèle sa vie durant. En 1932, il fonde "Abstraction - Création" à Paris, avec Herbin, Hélion, Vantongerloo. Il voyage à Moscou et y admire des œuvres de Malevitch. Très certainement, il eut connaissance des recherches de l’avant-garde russe et soviétique sur l’art et la vie quotidienne, des projets de l’architecte Melnikov, de la vaisselle en porcelaine de Kandinsky, Suetine, des œuvres de Malevitch, des mobiliers de Rodtchenko... Cette direction "utilitaire", sociale, de l’art était déjà celle de Del Marle et de son nouveau groupe S.T.U.C.A. fondé, pour quelques mois, en 1928 à Lille (avec Gorin, Domela, Mondrian...), visant à une nouvelle synthèse de l’art et de l’industrie, parallèle à l’esprit du Bauhaus que Del Marle avait visité en 1926...

Se fait jour ici une préoccupation dont nous pouvons suivre les méandres au cours du XXe siècle. La géométrie sous-tend une nouvelle lecture du monde : découvrir les vraies structures immuables de la réalité, au-delà des apparences. Prolongeant l’œuvre de Cézanne puis le Cubisme, l’abstraction géométrique va se consacrer aux formes "pures", et puise volontiers dans la tradition hermétique. Mondrian, Kandinsky sont adeptes de la théosophie, Malevitch pratique un mélange de mysticisme esthétique et de foi révolutionnaire, Del Marle est franc-maçon puis se convertit en 1930 au catholicisme, Gorin en 1977 exige de l’artiste "des moyens d’expression nouveaux qui sont basés sur les lois universelles et éternelles du cosmos", Folmer se passionne pour le Nombre d’Or et sa présence universelle... La recherche est autant spirituelle que plastique.

Mais le lien avec le public risque de se couper à jamais. Il faut donc trouver un chemin qui permette à tout un chacun d’adhérer à ces nouveaux principes, et de vivre dans un monde plus beau, meilleur et donc plus juste (l’idéalisme de Platon n’est pas très loin).

Deux possibilités sont alors exploitées :

  • Une architecture unie à la peinture, visible par tous : nouvelle société, homme nouveau. De là viennent ces réalisations insérées dans le monde concret : intérieur ouvertement néo-plasticiste de la demeure de Del Marle à Pont-sur-Sambre (1926), de la maison de Gorin à Nort-sur-Erdre en 1926-1927, et à Sainte-Pézenne en 1967, deux projets - parmi bien d’autres - présentés ici (1952 et 1964), nombreuses études de mobilier, d’architecture et de polychromie. Cet itinéraire est assez parallèle à celui d’un Le Corbusier dès 1923 (en particulier essais de "Polychromie architecturale", en 1947 et 1953 : Cités Radieuses de Marseille en 1947, de Rezé en 1953).
  • Recourir à des ouvertures vers le public, à des expositions, d’où le rôle fondamental du Salon des Réalités Nouvelles dont Gorin est membre fondateur (avec A. Herbin, créateur en 1942 de l’"Alphabet Plastique", nouvel essai de correspondance des arts), et son premier Secrétaire général. Lequel poste échoit à Del Marle de 1947 à 1951. Folmer participe à ce Salon de 1947 à 1972 et en devient Secrétaire général de 1956 à 1968. Ce Salon est un lieu essentiel de rencontres, un écho des multiples débats et disputes, il rassemble, confronte les diverses tendances, affirme la vitalité et la nécessité de la géométrie face à l’abstraction lyrique, et aux avant-gardes américaines très dynamiques.

Outre ces activités visibles, Folmer lui aussi recherche la vraie réalité par-delà les apparences, et se passionne toute sa vie pour le Nombre d’Or, pour la musique, pour la poésie de Mallarmé, pour la synthèse ou au moins la correspondance des arts, lors de nombreuses discussions au Salon des Réalités Nouvelles, ou avec Gorin, Del Marle, et sa collaboratrice Servanes, etc. Les œuvres ici présentées datent des années 1949 - 1959, et montrent un beau souci de construction, de solidité équilibrée. Les recherches de Folmer sont peut-être moins évidentes que celles de Del Marle ou de Gorin, mais nous pouvons en apercevoir un indice dans les titres : "A travers l’encens bleu des horizons pâlis " (1953), "Et tout-à-coup le soleil frappe la nudité" (1959), outre un écho de Mallarmé, peuvent aussi évoquer quelque façade d’architecture (cf le Mondrian de 1914). De même les plans légèrement biais ocres et noirs de "Composition 1950" (1950) semble un écho du fruit des pylônes des temples égyptiens, cette Égypte, mère des mystères antiques, que nous retrouvons ici et là chez Folmer, un domaine que ne parcourent ni Gorin ni Del Marle ...

Folmer rejoint en 1952 le groupe "Espace" fondé l’année précédente par F. Del Marle et A. Bloc, pour favoriser la collaboration entre designers, architectes, artistes... En 1951-1952, sont élaborés par le groupe divers projets de polychromie (Foire commerciale de Lille), de logements sociaux (Guebwiller, Flins) et pour des chambres de la Cité Universitaire de Paris. En 1956, Folmer démissionnera du groupe à ses yeux inefficace. En 1960, il crée "Mesure" (dissous en 1965) avec J. Gorin (vice-président), L. Breuer, A. Nemours, L. Peire entre autres, pour reprendre la question de la synthèse des arts...

Parallèlement, de nouvelles préoccupations plastiques voient le jour. Dès 1948 environ, Folmer aborde le problème des volumes polychromes puis mobiles, du mouvement, c’est-à-dire du temps, et celui des transformations d’une œuvre dès 1960. Gorin, en plus des plans, des lignes, des couleurs, suggère aussi le temps dans ses peintures, ses reliefs et ses assemblages, telles les "Composition spatio-temporelle n°51" (1959) et "n°60" (1969) ici présentées. Celles-ci peuvent être lues comme de lointaines, de possibles idées architecturales (à l’instar peut-être des "Architectones" des années 20 de Malevitch, dont il avait apprécié les œuvres à Moscou en 1932). En parallèle Gorin réalise des esquisses d’aménagement au parfum d’utopie : "Maison de repos pour un club" (1952), "Architecture plastique des couleurs dans l’espace-temps" (1964), qui prolongent ses recherches néo-plasticistes des années 20. Del Marle, lui, s’intéresse à la notion d’espace sans repères : "Petit espace cosmique " et "Composition", toutes deux de 1948, seraient-elles des souvenirs du suprématisme ? Et sa "Structure spatiale" (1949) semble annoncer les "Constructions spatiales" de Gorin (1969), tous deux demeurant fidèles à la palette de Mondrian.

On le constate, ces décennies entre 1925 et ici 1969 démontrent une belle richesse sur le plan des œuvres, des idées, des engagements en faveur d’une amélioration de l’homme et de la société par l’art : une sorte de dimension horizontale. D’un autre côté, Del Marle, Gorin, Folmer auront à cœur de dépasser les apparences, de reconstruire une sorte de temple pour un Homme nouveau, de retrouver la "vraie réalité", celle des origines perdues, aux règles mathématiques, aux structures immuables, rêvant d’une nouvelle Harmonie, une grandiose unité de tous les arts, dans un Age d’Or retrouvé... Cette dimension verticale est inscrite en filigrane dans la pensée de nos trois artistes (et chez bien d’autres aussi) qui s’apprécient, travaillent ensemble, se séparent, échangent, se retrouvent dans divers groupes, au Salon des Réalités Nouvelles par exemple, chacun cependant gardant son individualité. Mais avant leur disparition, le cinétisme, l’Op’Art, le Pop’Art auront instauré une autre hégémonie...

B. Fauchille
Directeur honoraire des musées
Janvier 2021

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